Viol, prostitution, alcool… La fille adoptive du petit-fils du constructeur Peugeot a su mettre un terme à ses maux et rebondir, en trouvant la voie des esprits.

« Je n’ai honte de rien, j’ai eu un parcours. Point. » Voilà c’est dit, dès le début de notre entretien. Aline Peugeot, fille adoptive de l’héritier du célèbre inventeur automobile, a littéralement vécu l’enfer jusqu’à l’âge de 50 ans. Un demi-siècle ponctué de galères, de maux et de relations toxiques, qu’elle relate dans son autobiographie Du chaos à l’éveil spirituel, sorti en 2017.

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Ce livre, je l’ai dévoré en quelques jours avant notre entrevue. Ce qu’Aline raconte dans le détail ne peut laisser indifférent. Quand j’en terminais un chapitre, j’avais l’impression que le pire était arrivé, qu’elle avait atteint un tel mal-être qu’elle ne pouvait plonger plus bas. Mais, à chaque fois, je revoyais mon jugement en tournant les pages suivantes. Avec, sans cesse, cette question : jusqu’où allait-elle sombrer ?

Abandon

Au début de notre échange, je lui lance : « Mais vous vouliez que les gens ressentent de la pitié ? » Elle fait non de la tête, mais dit comprendre l’interrogation : « Quand je me suis relue, je me suis dit que ce n’était pas la même personne qui a eu autant de poisse dans sa vie. Même si j’ai pris du recul, j’ai eu beaucoup de mal à me remettre dans l’ambiance pour écrire ce manuscrit, j’avoue que cela n’a pas été agréable. »

Enfant non désirée, elle vit jusqu’à l’âge de deux ans avec sa mère biologique, violente, instable, alcoolique. Elle écrit notamment qu’une claque lui a fait un jour “atterrir sur le sol carrelé”. Sa mère travaille, la laisse souvent chez une nourrice et, un jour, ne vient pas la chercher. Après cet abandon, la jeune Aline se retrouve à l’orphelinat, isolée, avant qu’une famille ne la recueille.

aline peugeot medium sauvée

« Un nom, et des mèches blondes »

La fin des galères ? Oh que non ! Très vite, elle devine que ses parents adoptifs, le petit-fils du constructeur Peugeot et sa femme, bien que fortunés, sont « incapables de témoigner de la tendresse, souligne Aline, elle et mon père ne savaient pas donner ». Sa mère lui dira souvent que « les gens ne l’aimeront jamais pour ce qu’elle est, mais uniquement à cause de [son célèbre] nom et [ses] mèches blondes ». En bref, l’éducation est sévère, la relation entre eux, tendue et froide (elle le restera jusqu’à leur mort).

Or, le pire est presque à venir. À 15 ans, elle subit un premier rapport sexuel non consenti, d’autres suivront dans le train la ramenant chez elle de l’internat. A 18 ans, elle tombe amoureuse. Elle décide, pleine d’espoir de renouveau, de fuir le domicile de ses parents adoptifs. Bientôt, elle tombe enceinte, puis se marie. Mais le sort s’acharne. Son mari est violent, le divorce inéluctable. Elle trouve un autre garçon, qui sera le père de sa fille, Élodie.

Les deux, au départ, n’ont pas de boulot, pas de toit. Ils vont passer des nuits sous les ponts. Lui va finir par trouver un emploi, elle aussi. Mais pas n’importe lequel. Aline vend son corps – et elle le fera pendant 15 ans. La petite Peugeot devient ainsi comme Cendrillon. “Elle commence à boire / A traîner dans les bars / Emmitouflée dans son cafard / Maintenant elle fait le trottoir.” (Extrait de Cendrillon, Téléphone)

soutien spirituel et social

La renaissance

« Il fallait, me glisse-t-elle, que je rentre dans le détail, que je passe en revue toutes les galères que j’ai subies pour démontrer qu’on peut se relever de tout, qu’il n’y a rien de fatal. Il est aussi important de dire que, même avec un nom, un physique, on peut avoir des difficultés. Cela a été mon cas. Je veux redonner espoir à toutes celles et ceux qui ont vécu un drame, leur dire que l’on peut rebondir, quoi qu’il arrive.» Or, pour y parvenir, encore lui fallait-il « comprendre ce qui est arrivé pour l’accepter et arrêter de [se] positionner en tant que victime ».

Parfois, elle a pensé à mettre fin à ses jours pour que les souffrances cessent enfin. « Mais j’ai pensé à mes enfants, je ne pouvais les laisser seuls. » Une découverte – et une nouvelle passion – va alors la bouleverser : les mélodies incas et amérindiens et, écrit-elle, « la faculté des Amérindiens à rester connectés et conscients du monde des esprits ». Et de préciser : « C’était le début pour moi de ma découverte du monde des âmes. » Rapidement, elle comprend qu’elle peut « communiquer avec les esprits ». Et cela va changer sa vie.

« Je suis née médium »

« Je suis née médium et je l’ai redécouvert à ce moment-là. » C’est-à-dire ? « Tous les enfants ont ça en eux : un ami imaginaire, des pensées irrationnelles… et moi j’ai repris goût à cette méthode de pensée, basée sur l’intuition. » L’intuition ? « Suivre ses instincts, faire confiance à ses intuitions, sentir qu’il y a un ailleurs. » Autre chose. Quelque chose qu’on ne définit pas. « C’est là, c’est tout. On le sait, on le sent, il faut l’accepter, faire avec, s’en servir. »

En tout cas, elle en prend conscience et se documente. « J’ai lu des témoignages d’expériences de mort imminente, de réanimations de personnes décédées revenues à la vie, qui m’ont convaincue que je n’étais pas à côté de la plaque. Elles étaient à un “endroit” et en sont revenues. » Et, puis, il y a les signes qui ne trompent pas. Qu’elle découvre à son domicile, comme si de rien n’était. « J’ai vu chez moi un ange, un chérubin. Une nébuleuse, un fantôme blanc que mon mari, plus rationnel que moi, a aussi vu. Dans la maison habite des esprits. »

Je pense soudain à ce qu’on dit quand on regarde l’heure à 22h22. Cela signifie, m’a-t-on souvent répété, que quelqu’un pense à vous à ce moment. « Et ce quelqu’un, ajoute Aline, n’est pas forcément incarné. »

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Charlatans et envoûtement

J’acquiesce, dit comprendre, mais elle sent que je ne suis pas tout à fait sur la même planète, alors elle renchérit, avec un autre exemple : « Une fois, mon fils me raconte qu’il a une nouvelle amie et je réussis à deviner la première lettre de son prénom. Comme si je le savais, comme si l’information m’était tombé dessus. »

Rapidement, Aline, qui a refait sa vie avec un homme, qui aurait « remarqué [sa] médiumnité bien avant [elle] », se met à exercer en tant que médium pour faire l’intermédiaire entre ce qu’elle peut ressentir, comprendre, découvrir, apprendre et les personnes, ses patients.

« Être médium, dit-elle, c’est ainsi transmettre des vraies informations – qui peuvent être interprétées comme des nouvelles bonnes ou mauvaises. Tout simplement. Ce n’est pas promettre l’amour ou le travail. » Car, oui, certains promettent la lune et s’en tirent très bien. « Au début, quand je découvre les médecines alternatives, j’imagine que c’est un monde de Bisounours, mais il y a beaucoup de mépris. Quand on cherche, on trouve un business de la douleur. Des espèces de propositions de services pour sortir des souffrances. Des charlatans qui ne savent rien, des gens malhonnêtes qui inventent un envoûtement pour fidéliser les gens (alors que c’est très rare). Ils vous disent : “Reviens, si tu veux guérir”. »

« Des psy adhèrent à mon discours »

Trop peu pour Aline, qui ne veut pas tremper la-dedans. La spiritualité l’a sauvée, alors elle ne veut pas promettre du vent, tel un faux marabout, et entend agir correctement. Au point de ne pas demander de l’argent à ses premiers patients. « Cela me gênait, je ne me trouvais pas encore légitime… »

Au final, elle exerce trois ans ce métier. Elle parle de son expérience de renaissance un peu partout, dans des ateliers ou des conférences sur le sujet des « facultés intuitives et médiumniques ». « Des psychologues viennent à mes conférences, et certains adhèrent à mon discours », conclut-elle. Comme pour démontrer que sa manière de penser peut être complémentaire du discours plus scientifique et rationnel.

Au final, je lui demande si sa vie lui convient, désormais. Sa réponse ? « Oui. Enfin ! Le passé est du passé, et je suis une autre personne. »

Philippe Lesaffre