Thibaut Buccellato est directeur artistique dans la pub. Durant son temps libre, il filme des projets personnels, caressant l’espoir de signer son 1er long métrage.

Fondu en ouverture. L’espace, l’infini. Un couple observe les étoiles. « Notre univers est vieux. 14 milliards et trente-huit ans », débute la voix off du court métrage. Les images d’archive ou tournées défilent à vitesse grand V et le narrateur essaye, dans la langue de Shakespeare, de comprendre cette « immensité » qui « effraie », « nous opprime ». Avec The universe and me, film long de trois minutes, diffusé en 2017 sur Youtube, le réalisateur Thibaut Buccellato, voulait « faire un truc sur la place de l’Homme sur la Terre. » Un court pour rappeler que les humains occupent une place infime de l’univers.

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Une rencontre opportune

Pour la voix off, Thibaut a donné le micro à un homme qui récite un texte en anglais. Un texte dont il n’est pas l’auteur. « Je ne me voyais pas écrire quelque chose sur ce thème à 25 ans », répond le jeune (et précoce) directeur artistique d’une boîte de production de publicité parisienne. Il a laissé la plume à l’écrivain Daniel Tammet, connu pour être atteint du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme. « Daniel a un rapport aux chiffres très intéressant, il les perçoit comme des couleurs et des formes, peut retenir de très longs chiffres. Il a par exemple récité 22 500 décimales de Pi en seulement quelques heures. Mais ce n’est pas ce pan de sa personnalité que j’entendais mettre en avant. j’ai surtout pensé à lui comme être humain. » Daniel Tammet a rédigé le papier, n’a néanmoins pas prêté sa voix. Chacun sa mission.

Celui qui a sauté le pas s’appelle Stéphane Foenkinos. « Notre rencontre est un hasard », dit-il. Le réalisateur de Jalouse a découvert le cinéaste en herbe en visionnant son court Je suis une rencontre au festival Nikon, où Thibaut Buccellato a reçu un prix. Les deux ont commencé à échanger via Facebook, le courant est passé. « Je cherchais un acteur anglophone pour la voix off et, comme il a été directeur de casting pour Woody Allen ou Terrence Malick, je me suis dit qu’il avait sans doute un bon carnet d’adresses. » Le plus âgé a confié au plus jeune qu’il était « parfaitement bilingue » et qu’il pouvait jouer le rôle, sans souci. Et c’est ainsi que la collaboration s’est mise en place.

Des films bavards

Stéphane Foenkinos, le frère de l’écrivain, a profité de l’échange, aussi, pour glisser quelques conseils d’écriture à son benjamin. Car le jeune cinéaste avait saisi l’occasion de lui transmettre un scénario de long métrage sur lequel il travaille depuis quelques années. “Stéphane m’a dit que c’était intéressant, mais que je pouvais rendre le tout plus fort.” Comment ? “Il m’a notamment recommandé de moins expliquer. Selon Hitchock, si on peut dire quelque chose par l’image, alors rien ne sert de le faire dire par les personnages. »

Thibaut, qui valide cette idée, prend l’exemple d’une scène de deux personnes dans un café. Première option : le dialogue à outrance, « qu’on voit dans certains téléfilms », glisse le réalisateur. L’un des deux protagonistes exprime sa gêne. « Je préfère m’en aller, je ne t’aime pas », lâche-t-il, avant de s’éclipser. Option 2 : le silence, et les gestes. Le premier personnage regarde sur le côté, le second approche sa main et la pose sur celle de son vis-à-vis. Le premier, mal à l’aise, se retire, se lève, prend son sac et s’en va. « C’est plus fort que l’échange de mots, et on comprend ce qui arrive. Ce genre de détail rend un film plus touchant, plus intense. Un film bavard est à éviter. »

Un caméscope à 11 ans

Mais, au fait, sur quoi porte son manuscrit ? « J’ai commencé à écrire à 18 ans, c’est très personnel. Cela parle de famille et d’amour. » On n’en saura pas plus, pour le moment : il préfère garder le secret. En tout cas, je devine, derrière ces mots, un jeune homme qui a soif d’apprendre. Thibaut, les conseils, il les glane depuis le début comme il peut, où il peut. Intégrer le milieu du septième art n’est pas chose aisée.

Thibaut me raconte ses premières fois, laborieuses, mais qui témoignent d’une volonté sans faille. « À 11 ans, j’ai mis toutes mes économies pour m’acheter un caméscope mini DV. Après le collège, j’écrivais des histoires et les tournais avec les moyens du bord. Je refaisais également des scènes de films. Je me rappelle que, pendant un moment, je n’avais pas le câble d’acquisition pour transférer vers l’ordinateur, donc je filmais l’écran LCD de la caméra avec une webcam, sans faire de bruit, car le son s’enregistrait comme ça aussi. Je dérushais ainsi, puis montais. » L’image était de mauvaise qualité, mais, au moins, le garçon projetait ses films à la maison, ce qui rendait ses parents plutôt fiers. Il dit se débrouiller “à partir de rien”.

« Biceps en feu »

Ses parents viennent de tout, sauf du cinéma. Sa mère est assistante maternelle, son père, avec qui il a regardé ses premiers films, est dans l’informatique.« Je n’ai pas de piston », glisse celui qui apprécie Terrence Malick et David Fincher. Tant pis, cela ne l’arrête pas. À côté de l’école, des études (une fac de cinéma) ou du taf, il mène de front ses “projets perso”, selon ses mots.

En s’entourant d’une bande de potes, des scénaristes, des cadreurs (« pour éviter que mon biceps soit en feu au bout de 15 minutes », rit-il), des monteurs, des directeurs de la photographie qui l’accompagnent bénévolement. En attendant qu’il perce, qu’il soit illuminé de coups de projecteur. Je le laisse, il doit filer à New York pour tourner son prochain court. L’appel de l’immensité.

Philippe Lesaffre (crédit : Fanny Metzger)