En 1977, la manifestation contre le projet de construction du réacteur nucléaire Superphénix tourne mal. 40 ans après, Michel Bernard, cofondateur de la revue écolo Silence, replonge dans ses souvenirs.

En ce samedi soir estival, le son de mandoline et de contrebasse résonne au travers des ruelles de Langeac, une commune de Haute-Loire. Sur une place, le groupe Zanzibar amuse quelques badauds, dont quelques-uns se lâchent à des pas de danse pour accompagner les trois musiciens. Devant eux, le café Grenouille, une librairie associative, dite alternative. J’imagine, en essayant de jeter un oeil à l’intérieur, depuis le trottoir, qu’elle propose des guides pour changer de comportements alimentaires, faire sa part du colibri et accompagner la transition énergétique, écologique.

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Soudain, mon regard s’arrête sur une affiche accrochée à la vitrine. C’est la une d’un journal. Silence. Des mots-clés – « écologie, alternative, non-violence » – informent sur la ligne éditoriale du canard, dont le dernier numéro invite à voyager en Haute-Alpes et en Alpes de Haute-Provence.

le journal de la décroissance et de l'écologieUn chiffre interpelle : il s’agit du 458e Silence. Plus tard, je découvre que la revue, fondée en 1982, et qui se revendique comme le magasine écolo le plus ancien, a été lancée en plein mouvement antinucléaire contre le projet de création du réacteur Superphénix.

Ce combat, qui a duré près de deux décennies, aiguise ma curiosité et me pousse à rencontrer l’un des cofondateurs du titre. 35 ans plus tard, Michel Bernard, le rédacteur en chef, également à l’initiative de Sortir du nucléaire, revient sur ces années de lutte et de militantisme. Cet ancien membre des Verts ne fait pas silence de son opposition aux énergies fossiles. Il critique, pointe du doigt, mais propose aussi. Dans son journal, et dans la vraie vie. Peu de temps après l’entretien, alors que le Tour de France touche à sa fin, il entame une course à vélo dans l’Hexagone – Michel participe à l’Altertour qui entend mettre en lumière des alternatives inspirantes et à fort impact. 

Le Zéphyr : Quelles sont les étapes qui ont mené au lancement de votre journal en 1982 ?

Michel Bernard : En 1975 a lieu la première manifestation contre Superphénix, à l’initiative d’universitaires dont Philippe Lebreton et Roger Bernard, mon père physicien, tous deux actifs dans différents groupes (la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature et le journal Gueule ouverte). Je participe à ma première manifestation antinucléaire, j’ai 17 ans. En juillet 1976, je participe à un camp d’occupation pendant un mois. Évacués par les CRS, les opposants dont je fais partie sont relogés chez l’habitant. Je plante ma tente chez Georges David chez qui vient de se créer la revue Superpholix.

En 1976 naît le groupe écologique de la Doua (du nom du campus universitaire d’une partie de Lyon I). Ce groupe a la particularité d’être à la fois composé d’enseignants et d’étudiants. J’arrive à Lyon I comme étudiant en bio à la rentrée de 1977 alors que ce groupe existe depuis un an et a beaucoup participé à la mobilisation du 31 juillet 1977 contre Superphénix (au cours de laquelle un mort avait été à déplorer ainsi que plusieurs blessés, ndlr). Ce groupe est très large : les enseignants viennent principalement du SGEN-CFDT, des libertaires, des maoïstes, des écolos… J’y rencontre des personnes comme Philippe Brochet et Pascal Blain, étudiants en informatique. Je suis ensuite des études d’ingénieur en agriculture tout en restant dans le groupe.

Malville 1977 (Film documentaire de Yves-Marie Mahé, 2014)
En 1979, j’abandonne mes études d’ingénieur (refusant de valider mon diplôme par un stage dans une entreprise pourrie, comme Monsanto) et je m’inscris de nouveau à Lyon I en 2e année de bio. C’est alors que l’on créé avec les deux précédents et d’autres la revue Poing Noir. Elle dure deux ans. 13 numéros sont parus et les 700 exemplaires tirés sont souvent vendus en quelques heures sur le campus. En 1981, François Mitterrand est élu. Pour certains, c’est une victoire et le mouvement écolo éclate entre ceux qui pensent qu’il ne faut pas gêner le nouveau gouvernement et ceux qui pensent qu’au contraire, il faut amplifier la contestation. C’est en particulier le cas des comités Malville qui renaissent à ce moment là après un gros coup de mou à la suite de la violence de la manif’ de 1977.

C’est aussi le moment où j’arrête mes études. Avec Vincent Bompard, étudiant en sociologie à Lyon II, rencontré à un comité Malville, nous nous consacrons alors à plein temps à l’organisation d’une marche Malville-Paris pendant la période des vacances de Pâques 1982. Cette marche dure trois semaines. Un numéro de Superpholix sort au début de la marche, puis un autre quelques jours avant l’arrivée.

michel bernard et la lutte antinucléaire

Mais, à part cela, il n’y a eu presque aucune couverture médiatique sauf lors des deux derniers jours. C’est à ce moment-là que se discute l’idée d’une revue écolo régionale : avec une optique plus large que la seule lutte antinucléaire et avec une périodicité plus rapide que Superpholix (dans laquelle j’écris). Parmi les fondateurs de la revue, il y a Philippe Brochet, Pascal Blain venus du groupe écolo de la Doua et de Poing Noir, Manoèle Géniquet, compagne de Philippe à l’époque, et Géraldine Satre, une marcheuse qui s’est jointe un temps à nous. 

Quel est l’objectif majeur de cette marche ?

Il s’agit de relancer la lutte contre Superphénix. Après la manif du 31 juillet 1977, un mort et des centaines de blessés, le mouvement antinucléaire tente de se relever avec un grand rassemblement à La Hague en 1979, puis c’est une sorte de démobilisation du fait de la campagne présidentielle de 1981 dans laquelle s’implique beaucoup de militants. Avec une vingtaine d’étapes, la marche permet de remettre la question du nucléaire au premier plan chez les groupes écolos.

Elle permet aussi de dénoncer le renoncement du PS (qui avait promis un moratoire sur le nucléaire). Elle a été organisée par deux permanents (Vincent Bombard et moi-même) avec le soutien des groupes principalement de la région Rhône-Alpes. Il y a eu huit marcheurs permanents et entre 50 et 5 000 personnes selon les étapes. 5 000 personnes ont fait l’entrée à Paris.

Sur quoi cette marche a-t-elle débouché ?

Cela n’a pas eu d’effet politique immédiat, mais cela a contribué à relancer la lutte contre Superphénix avec un nouveau rassemblement en 1984 sur place (5 000 personnes). Après un creux, il y a eu l’accident de Tchernobyl en 1986. Quelques années plus tard, une nouvelle marche a été organisée – cette fois par André Larivière et moi, avec le soutien des Européens contre Superphénix dont je suis le trésorier.

Votre groupe d’opposants a-t-il eu des liens avec Chaïm Nissim, qui avait tiré à la roquette sur le chantier du réacteur à Creys-Malville en janvier 1982 (sans faire de victime, mais des dégâts) et qui est décédé en avril 2017 ?

En 1982, j’ai 23 ans. Je ne suis pas dans les premiers militants antinucléaires qui sont issus du mouvement de 68. J’ai vu Chaïm Nissim (dix ans plus âgé que moi) prendre plusieurs fois la parole pour les groupes suisses. En 1977, il devient célèbre puisque que le gouvernement l’expulse à la veille de la manif alors qu’il est responsable du service d’ordre. Cela contribuera à la logique d’affrontement choisi par le gouvernement Giscard qui veut briser le mouvement antinucléaire.

N’oublions pas que la femme de Giscard, de son nom de jeune fille Schneider, est une des actionnaires des forges du Creusot qui fabrique les cuves des réacteurs, aujourd’hui Areva. Chaïm Nissim va disparaître ensuite en apparence du mouvement antinucléaire dans les années 80… mais on saura plus tard pourquoi (il a révélé son secret en 2003, ndlr). Il revient sur le devant de la scène en étant élu chez les Verts suisses.

Le mouvement a duré de longues années…

Oui. La lutte contre Superphénix a connu plusieurs phases : de 1975 à 1977, il y a une mobilisation croissante contre le lancement du chantier. Il y a ensuite un « vide » jusqu’en 1981, avec seulement des petites mobilisations et le maintien de la revue Superpholix. Après 1981, il y a une deuxième période de mobilisation contre la mise en route du réacteur. Elle comprend principalement la marche de 1982 et le rassemblement de 1984. La troisième phase démarre en 1986 avec la concordance de l’accident de Tchernobyl et du démarrage du réacteur et des pannes successives. Les pannes sont souvent masquées et nous les révélons aux médias… qui, après s’être faits balader lors de l’épisode du nuage radioactif, sont plus à l’écoute des voix contestataires.

La deuxième marche de 1994 révèle une opposition de plus en plus forte au niveau régional (500 marcheurs par jour, 3 000 lors du passage à Genève) et tout un ensemble de procès vont faire monter la pression. La proximité avec Dominique Voynet va aussi jouer : c’est elle qui va négocier le décret d’arrêt avec Jospin (qui va mettre un terme au projet, ndlr) Ce n’est pas un hasard : la sœur de Dominique Voynet est à l’époque la femme de Pascal Blain, lequel sera son directeur de campagne à plusieurs reprises.

Vous avez réussi votre pari…

Oui, nous avons réussi à bloquer la filière surgénératrice. Dans les années 1970, il était prévu 20 surgénérateurs en l’an 2000. Un 2e devait être construit sur le site de Creys-Malville, et les terrains étaient déjà achetés par EDF pour deux autres en Saône-et-Loire et deux autres en Languedoc-Roussillon. Mais, avec Tchernobyl, cela a donné un changement de stratégie : EDF a misé sur un nouveau type de réacteur, ce sera l’EPR, alors que le CEA, plus proche de l’armée, voulait continuer la surgénération et soutient toujours le projet Astrid. (Le réacteur a été abandonné par le gouvernement de Lionel Jospin, un décret de 1998 a confirmé cet arrêt. La phase de déconstruction est toujours en cours, et devrait encore durer une petite décennie, ndlr).

Quel(s) bilan(s) tirez-vous à titre personnel ou pas de cette lutte ?

Cela m’a occupé beaucoup d’années ! Est-ce un hasard si je ne vis en couple stable que depuis 1998 ? Cela m’a progressivement orienté vers le journalisme (j’ai obtenu la carte de presse en 1992). J’ai toujours lié la lutte contre à la lutte pour : j’ai par exemple réalisé un hors-série de Silence sur les énergies renouvelables en 1991. Je me bats toujours pour l’arrêt du nucléaire… et nous sommes en train de gagner, car financièrement le nucléaire n’est plus rentable. 

Avez-vous le sentiment d’être un exemple pour d’autres porteurs de luttes écolo plus récentes ?

Un exemple ? Disons que j’ai fait beaucoup de choses dans le domaine écolo. Mais beaucoup pourrait en faire autant. A noter que si je n’ai pas validé ma formation d’ingénieur, cela m’a beaucoup aidé pour savoir monter des projets.

Comment êtes-vous devenu écolo ?

Écolo ? Je n’ai pas commencé par cela. En 1973, j’ai participé à des manifs lycéennes contre le service militaire (loi Debré), ce qui m’a mis en relation avec les insoumis et les objecteurs de conscience. J’ai rencontré des gens du MAN, le Mouvement pour une alternative non-violente, et découvert alors la non-violence, la lutte du Larzac… J’ai été sensibilisé à l’écologie grâce à Gueule ouverte, une revue qui trainait à la maison et dans laquelle mon père écrivait. Et il m’a proposé de l’accompagner à la première manif contre Superphénix en 1975. 

superphénix réacteur nucléaire

En 2007, il y a 10 ans, une manif a rendu hommage à Vital Michalon, le manifestant décédé 30 ans plus tôt durant la mobilisation de lutte contre le projet Superphénix…

Nous avons organisé des commémorations en 1987 (un jour de jeûne devant l’entrée du site), en 1997 (deux jours de jeûne, alors que venait d’être pris la décision d’arrêt, ce qui nous a valu une avalanche médiatique : avec Jean-Luc Thierry, nous étions porte-parole pour les Européens contre Superphénix et nous avons répondu à 75 entretiens en 24 heures non stop… tout en jeûnant). Et, en 2007, nous avons inauguré une stèle.

Question d’actualité : vous pensez que Nicolas Hulot, en tant que ministre de la Transition, peut faire quelque chose au sein du gouvernement ?

Nicolas Hulot est quelqu’un qui a plutôt bien évolué. Il est parti d’une écologie très TF1 pour aller vers des réflexions plus abouties (décroissance, empreinte écologique, changement climatique et positionnement contre le nucléaire, clairement depuis l’accident de Fukushima en 2011). Donc, pas de doute sur sa volonté… Mais, avant lui, Corinne Lepage ou Dominique Voynet s’y sont cassées les dents. Avantage pour Hulot : le nucléaire n’a plus le soutien des milieux financiers. Alors, espérons… 

Comment se fait-il que politiquement l’écologie reste assez faible alors que les enjeux sont primordiaux pour la planète ?

Notre système démocratique a bien des défauts et les partis verts n’y échappent pas. J’ai été chez les Verts de leur fondation à 1989, date de l’élection des premiers députés français européens. Jusqu’à cette date, on avait une vraie dynamique interne, beaucoup d’intellos qui enrichissaient les débats… Après les premiers élus « professionnels », tout a changé : deux masses d’adhérents sont arrivées, d’anciens gauchistes en mal de structure d’un côté et des lobbyistes avec cravate de l’autre.

A partir de là, cela a été la guerre de pouvoir à tous les niveaux, certains étant sans doute là pour saboter l’organisation écologiste (cela ne coûte pas cher à Monsanto ou Areva de payer un salarié pour attiser le moindre différent). Comme beaucoup, je me suis replié sur le milieu associatif.

benoît hamon et s campagne sous le signe de la lutte contre le réchauffement climatiqueBenoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon parlent beaucoup d’écologie et ont placé les enjeux liés à l’environnement au coeur de leur axe de campagne. Est-ce positif ?

Ils intègrent de plus en plus l’écologie dans leur discours, certes, mais ils restent prisonniers d’autres logiques : Mélenchon veut 2 % de croissance par an (ce qui signifie, selon moi, que l’on détruit la planète 2 % de plus chaque année), Hamon est pour consacrer 3 % du PIB à la défense, ce qui veut dire une intensification de nos « opérations extérieures » qui ne sont en fait que des moyens de protéger nos multinationales qui pillent la planète. Le fait que, pour la première fois, il n’y ait pas de candidat écolo à la présidentielle en 2017 n’augure rien de bon.