L’auteur de polars s’est accroché aux mots comme à une bouée, et veut décomplexer les gamins des quartiers populaires face à l’orthographe, grâce à des dictées.

« Au moment où il était monté sur la corvette, son manteau de mer s’était entr’ouvert… et l’on avait pu le voir vêtu, sous ce manteau, de larges braies dites bragou-bras, de bottes-jambières, et d’une veste en peau de chèvre montrant en dessus le cuir passementé de soie. »

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Ces mots de Victor Hugo viennent doucement noircir la feuille des quelques centaines de participants à la dictée de Rachid Santaki. Assis sur des chaises en plastique, les parents sont fiers de partager leur amour de la langue avec leurs enfants. Des enfants à la mine d’abord perplexe, puis amusée face à ces mots d’un autre temps qu’ils découvrent pour la première fois. Des curieux. Des passionnés. Des nostalgiques d’une école qui élève cet exercice au rang de rituel. Tous sont réunis autour de Rachid qui se tient droit, concentré, s’appliquant à lire tranquillement, appuyant sur les mots difficiles, et laissant échapper un sourire parfois, lorsqu’il les prononce. Il est là pour partager une passion qui ne l’a jamais quitté : celle des mots.

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À l’école, un parcours chaotique

Petit déjà, Rachid dévorait les aventures des héros de Marvel dont il « reprenait les planches à [sa] sauce ». Un moyen de s’évader après un départ difficile du Maroc, où il a passé les cinq premières années de sa vie, auprès de sa grand-mère. Il lui faut alors s’habituer à un nouveau décor : celui de Saint-Denis et de sa grisaille, dans un contexte familial pas évident. Cela ne l’empêche pas de rêver : plus tard, il se voit dessinateur-scénariste.

Mais, à l’école, on n’est pas du même avis. « On m’a dit que je ne pourrais pas faire ce métier à cause de mes notes. On m’a conseillé d’aller vers des filières plus classiques », se rappelle-t-il. C’est là que Rachid décroche. « Je n’étais pas turbulent, mais je ne m’accrochais pas, je n’étais pas motivé. » L’adolescent se renferme sur lui et intègre une classe de 4ème technologique, par défaut. Seuls les cours de français trouvent grâce à ses yeux : « C’est la seule matière qui m’a permis de ne pas être un cancre fini. » De peur de sortir de l’école sans bagage, il se maintient, bon gré mal gré, jusqu’à obtenir le BEP comptabilité. Des chiffres pour celui qui rêvait de mots et d’aventures…

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Et pourtant, cette orientation subie ne l’empêche finalement pas de revenir à ses premières amours. Après une série de boulots alimentaires comme magasinier ou préparateur de commandes, Rachid cofonde en 2000 un site web sur le rap. Mais au bout de deux ans, en raison de désaccords sur la stratégie à adopter pour développer le site, il décide de s’en aller.

« Je lance alors mon propre magazine gratuit : 5styles. » Il s’agit de mettre à l’honneur la culture hip-hop dont il adore la manière de jouer avec les mots et leurs sonorités. « Cela m’a appris à gérer des projets, à travailler avec les mots, à organiser des rubriques. » Mais après 71 numéros en huit ans, Rachid veut passer à autre chose : l’écriture de polars.

Le premier paraît en 2011. « Puis ça s’enchaîne. » La Petite Cité dans la prairie. Les anges s’habillent en caillera. Des chiffres et des litres. Dans les titres qu’il donne à ses livres déjà, Rachid joue avec les mots, reformulant les noms de films ou d’émissions célèbres, à la manière de certains morceaux de rap. Des romans noirs pour la plupart. « Ma matière première, c’est Saint-Denis. La vie y est complexe. » Histoires de jeunes déboussolés. De désœuvrés. De galériens. De policiers ripoux. D’une société où l’argent corrompt toutes les valeurs. Même Karim, héros de Des chiffres et des litres, adolescent brillant qui a tout pour réussir, finira par emprunter le chemin des caïds du quartier avant de se rendre compte, trop tard, qu’il n’était pas taillé pour cela.

Le succès est tout de suite au rendez-vous, ce qui permet à Rachid d’acquérir une certaine notoriété. Sa marque de fabrique : un langage de la rue où l’« on reconnaît les mecs de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)». Un moyen de mettre le lecteur face à la réalité, brute, crue, mais aussi d’accrocher de jeunes lecteurs qui ont encore du mal à aller vers les livres.

D’autant que chaque sortie d’un nouveau polar s’accompagne d’une campagne de marketing sur-mesure, allant de l’affichage sauvage à la collaboration avec des rappeurs, à l’instar de Mac Tyer qui lui consacre le morceau Des chiffres et des litres, clip à l’appui. « J’ai eu beaucoup de retours de jeunes qui lisaient peu et qui se sont remis à la lecture », se réjouit-il. Donner le goût de la lecture, un honneur pour l’auteur. Alors quand on lui propose en 2013 de lire une dictée pour les jeunes de sa ville, il accepte sans hésiter.

Un géant de la dictée

Il découvre que « c’est un vrai kiff, confie-t-il. Tu lis et, au-delà de ça, tu passes un message. Tu transmets quelque chose de positif et d’utile qui peut ouvrir des perspectives. » Un acteur associatif profite de l’occasion pour lui demander d’organiser avec lui de futures dictées. C’est le début de la Dictée des cités. Pendant un peu plus de quatre ans, ils sillonnent les banlieues françaises pour y lire les textes des plus grands auteurs du XIXème siècle, d’Emile Zola à Victor Hugo, en passant pour Louise Michel. « Je choisis des classiques car ce sont des œuvres riches et les dictées sont l’occasion de les dépoussiérer. Je sélectionne des passages qui ont du sens, qu’on peut contextualiser, avec des mots jamais entendus. Quand tu as trois, quatre mots comme ça, ça t’interpelle. »

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Pas de perdant

Alors que la dictée est souvent assimilée à un exercice angoissant dans les enceintes des écoles, celle de Rachid Santaki réunit toujours plus de monde à chaque rendez-vous. Un succès dû, selon le romancier, « au gros travail en amont avec les partenaires associatifs, les écoles, les éducateurs ». Mais aussi au fait que dans cette dictée, « il n’y a pas de perdant, que des gagnants ». Cette phrase est presque devenue sa sa devise. « A l’école, c’est un exercice où on peut se retrouver à zéro très rapidement, c’est compliqué de s’émanciper de cette manière. Ici, on valorise les gens, on leur dit que oui, c’est difficile une dictée et que, donc, ils peuvent être fiers d’être venus », souligne l’écrivain. De quoi « désacraliser la langue française », ce « socle commun pour nous tous ».

Réunir, créer du lien : un objectif vers lequel Rachid Santaki veut aller plus loin en tournant, fin 2017, la page de la Dictée des cités. « Elle avait quelque chose de trop stigmatisant. » À la place, il crée la Dictée géante. Et parcourt alors la France, ses places, ses sites historiques, ses prisons, ses lieux culturels pour réunir des gens de tout milieu social, de tout âge. Il devrait même prochainement s’envoler vers les régions d’outre-Mer et même du Maroc, à Marrakech, pour faire briller la littérature française partout dans le monde et continuer à inspirer les jeunes générations.

Maëva Gardet-Pizzo