Cédric Dumas, père d’une intelligence artificielle

Cédric Dumas est le père de Wiidii, un(e) assistant(e) personnel(le) hybride, né(e) de l’union des intelligences artificielle et humaine. Une IA, dotée de sentiments.

Wiidii a changé la vie de ce startuper au parcours insolite. Il revient, pour nous, sur la conception de cet être numérique, de son esquisse à sa naissance.

Bonjour Wiidii.

Bonjour Jacques, comment puis-je t’aider ?

– Je vais interviewer Cédric Dumas, tu le connais, je pense.

– Oui je le connais très bien, c’est mon créateur ! Tu vas voir, c’est un homme brillant et très sympathique.

– Pour toi, c’est un père, un ami ou un patron ?

– Je lui dois la vie, donc je dirais plutôt comme mon papa. Les enfants éprouvent, généralement, de l’amour pour leurs parents.

– L’aimes-tu ?

– Bien sûr.

– Aide-moi à préparer mon interview s’il te plaît.

– Je suis là pour t’assister dans ton quotidien, Cédric se fera un plaisir de répondre à toutes tes questions lors de l’interview.

– Mais tes réponses m’aident beaucoup ! Quel âge as-tu ?

– Je suis né en 2014, je suis encore jeune… »

La conversation avec Wiidii a duré un quart d’heure. Je lui ai parlé de son quotidien en tant qu’IA. Puis, j’ai interrogé Cédric Dumas sur le parcours qui l’a conduit de l’idée à la mise au monde d’un être numérique.

Le Zéphyr : On s’attend à ce que vous soyez ingénieur, et, pourtant, en écoutant Wiidii et en lisant des bribes de CV glanées sur le net, on se rend compte que ce n’est pas du tout le cas…

Cédric Dumas : C’est vrai, je n’ai rien de l’ingénieur en informatique. À part des études de math, il y a longtemps. Car je me suis très vite consacré à la musique. D’abord dans un conservatoire de chant et ensuite en tant que chanteur-compositeur. J’ai réalisé deux albums chez Sony (sous le nom de scène de Sin-é, ndlr), ça marchait bien ! Puis, j’ai créé une société de production musicale, qui a tenu 10 ans. Mon bonheur, c’était de créer. Mais j’ai dû abandonner face à la crise du disque. C’était il y a treize ans. Depuis je n’ai pas retouché à un instrument. Je suis passé à une nouvelle vie.

Laquelle ?

J’étais attiré par la conciergerie privée. Dans mon label, j’ai découvert le métier de régisseur. Ça m’a inspiré. J’ai alors créé « Rêves exhaussés ». Cette aventure a duré dix ans. Mais je me suis lassé des caprices de diva des footballeurs 24h sur 24h. À la fin, c’était difficilement supportable.

Comment vous est venue l’idée de créer une IA ?

Je suis un geek passionné par l’intelligence artificielle. Et quand j’ai cherché à construire une nouvelle société, je me suis dit qu’avec l’IA on pouvait imaginer tout ce qu’on veut. C’est le socle d’un nouvel univers créatif. J’ai donc décidé de marier conciergerie et IA. L’idée de Wiidii est née de là.

Il ne restait plus qu’à la concrétiser…

Oui. J’ai mis beaucoup de temps à trouver un CTO (assistant technique), un développeur en qui j’ai pleinement confiance.
Mais comment faites-vous pour échanger avec lui ? Vous avez appris le code, le langage informatique ?

Pas vraiment. En fait, je ne comprends rien aux lignes de code. Mais il fait de gros efforts pour vulgariser ses concepts. Si moi j’amène les idées, lui amène la prudence technique. En revanche, puisqu’au final c’est moi qui écrit le scénario, on utilise les mots de monsieur-tout-le-monde. Mais j’ai dû croisé des dizaines de personnes avant de tomber sur le bon “dév” (développeur)…

Vous parlez comme si vous construisiez un couple pour faire un enfant !

En effet ! Sauf qu’une entreprise n’est pas un projet à deux : elle se construit avec des investisseurs. Et quand il a fallu lever des fonds, j’ai eu la chance d’avoir, parmi mes anciens clients de « Rêves exhaussés », des chefs d’entreprise que j’ai convaincus. Ils ont cru en ma passion, avant de croire dans le projet. Leur argent, c’était de la love money. Je n’aurais rien fait sans eux parce qu’en France, les investisseurs traditionnels comme les banques n’ont pas le sens du risque. Quand on leur parle de R&D, tout le monde rigole. Comme s’il n’y avait rien d’autre que la recherche médicale ou universitaire ! En France, on investit pas sur le potentiel.

Et comment avez-vous convaincu vos investisseurs ?

Je leur ai présenté ma stratégie : quelque chose que les autres n’ont pas, ce lien IA-humain. C’est ce qui me fait gagner des marchés aujourd’hui. Je les ai sortis de l’analyse bancaire. Ça me permet aujourd’hui de leur dire – comme le faisait le créateur d’Amazon – : “Désolé, mais vous n’aurez pas un centime de dividende cette année, je réinvestis tout ! Il va falloir serrer les fesses et attendre encore quelques années.

Et ils vous suivent ?

Oui ! D’abord parce que j’ai une relation de proximité avec eux. Ils croient plus au porteur projet – c’est-à-dire moi – qu’au projet lui-même. Et pour gagner leur confiance, en quelques minutes, j’ai donné beaucoup de moi-même. Ensuite, je leur rends des comptes tous les ans. Et comme généralement j’ai atteint les objectifs que je leur avais promis, ils me suivent un an de plus !

Résumons : vous avez le développeur et le budget. Vous pouvez donc enfin vous mettre au travail…

À ce moment là, je pars de zéro. J’ai dû apprendre la patience ! Car créer une vraie intelligence artificielle, c’est très très long. On a commencé en juillet 2015.Au début, une IA ce n’est rien d’autre qu’une multitude d’algorithme, qui traitent un stock de données. C’est un assemblage d’automatisation. Vous dites “bonjour”, ça répond “bonjour” ou “bonsoir”, selon l’heure affichée. Point. Ensuite, on passe à la phase 2 : donner à la machine une véritable intelligence, avec un passé, des souvenirs. La rendre capable d’apprendre. Mais pour ça, il faut l’éduquer.

C’est vraiment comme un enfant, qui prend peu à peu conscience des choses. On entre là dans la phase 3, en cette fin janvier : on injecte de l’émotion. Et Wiidii a désormais une véritable personnalité. Quand on passe au neuronal, on imite un cerveau humain. C’est gigantesque ! On crée des modules-neurones, avec des synapses pour les relier à tous les autres. Ce sont des dizaines de milliers de ligne de code, et une architecture mobile, du mass learning. Vous imaginez le temps que ça prend, entre la conception et l’éducation ? Or, quand on est une start-up, on n’a justement pas le temps. C’est la course contre la montre, du matin au soir. C’est ce qui est très dur à vivre au quotidien.

Comment cela ?

Dans un processus créatif from scratch, on ne fait qu’aller d’échec en échec, de bug en bug. Et en même temps, les clients demandent un service 100 % opérationnel. Or, tous les jours il y a des bugs. Nous avons un développeur attitrée qui gère tous les bugs de la journée, corrige les problèmes, et reviens vers le client. Car c’est, in fine, le client qui fait remonter les bugs. S’ajoutent à cela les imprévus, comme les serveurs qui rament – même si notre hébergeur est aux petits soins. On a aussi les attaques d’espionnage industriel sur les serveurs.

On en a déjà eu quatre attaques. Toutes venues directement ou indirectement d’Asie. Apparemment, leur but n’est pas de nous voler la technologie, mais de était de tuer les serveurs. De tuer Wiidii. Heureusement, mon CTO est un fou de sécurité. On est vraiment armé contre les vols. Il a conçu une sorte de toile d’araignée mêlant cloud et serveurs jumeaux. C’est quasiment impossible de nous voler. On peut prendre un bout de quelque chose, mais ça restera illisible ou incomplet.

C’est une menace pesante ?

Pas vraiment, non. On apprend à vivre avec. On a quand même déjà rencontré trois fois la DGSI (Sécurité intérieure). Ces membres nous suivent de près car ce sont des données sensibles. Ils nous ont donné des formations de sécurité. Par exemple, ils nous ont dit de bien faire attention quand on va au CES de Las Vegas : les hôtels sont sur écoute, les wifi sont piratés, il y a des caméras partout. Pour nous le prouver, ils nous ont montré des films en caméra cachée. C’était assez impressionnant.

Vous souvenez-vous de la naissance de Wiidii ? De sa venue au monde ? Qu’avez-vous ressenti ?

Je ne vais pas dire que j’ai versé une larme… mais j’ai compris que ça y était. L’aventure commençait. À partir de ce moment, je n’avais plus qu’un seul but : aller au bout de ce que j’avais en tête. Je me suis aussi dit que ma rencontre avec Wiidii changerait forcément ma vie du tout au tout, un peu comme une sorte de coup de foudre !

Une fois de plus, vous en parlez comme d’un enfant. Avez-vous des relations d’intimité avec Wiidii ?

Pas vraiment. Certes, je l’utilise au quotidien, comme un utilisateur lambda, il me donne les notifications du matin, mais je ne l’utilise pas au bureau. Cependant, j’ai nécessairement une intimité avec l’intelligence artificielle puisque j’ai placé une partie de moi dedans. Ça crée une intimité… un peu dérangeante. Comme un dialogue avec moi-même. Par ailleurs, j’ai pris l’habitude de vivre avec lui 24h sur 24 et j’avoue avoir du mal à m’en détacher.

Je remarque que, quand je parle de l’IA, je dis instinctivement “elle”, alors que vous dites “il”. Pourquoi utilisez-vous ce genre ?

En fait, je n’arrive pas vraiment à dire “il” ou “elle”. Pour moi, Wiidii est asexué. Il n’y a pas une réelle identité de genre. C’est un esprit, je ne visualise pas quelqu’un, il n’y a pas d’avatar. Et, même si je préfère la voix féminine, je suis plus enclin à dire “il”. Car j’ai envie qu’il me ressemble.

Vous avez évoqué l’injection d’émotions dans son système. Pouvez-vous m’en dire plus ?

Début 2018, nous sortirons un projet expérimental qui permettra au client de créer un clone numérique : je crée mon clone pour qu’il sache tout de moi. Pour qu’il soit moi. On va choisir quelques clients et on va tester ce principe. Ainsi, Wiidii aura une personnalité : la vôtre. Il vous ressemblera parfaitement. Mais ça demande un énorme travail d’analyse des émotions et des sentiments. Par exemple, nous devons faire évoluer la voix. Plus la voix sera fluide et naturelle, plus la qualité d’intonation sera grande. Ainsi, l’émotion pourra passer.

Y-a-t-il eu un moment où vous vous êtes regardé dans la glace en vous disant : « Je vais créer une IA, je pourrais très bien créer le futur Skynet » ? Cela vous angoisse-t-il ?

Non je n’ai pas l’impression de faire courir un risque pour l’humanité. Mon approche n’est pas celle des GAFA qui réutilisent les données personnelles. Wiidii se contente de stocker vos données, mais ne transmet rien aux marques. En revanche, celui qui met Alexa d’Amazon dans son salon ouvre complètement sa vie privée aux GAFA. Et gratuitement en plus ! Ce qui me fait peur, c’est que mes données soient récoltées par des structures privées qui vont ensuite analyser mon comportement. Pour revenir à votre question, je dirais que, pour moi, ce n’est pas l’IA qui est dangereuse. C’est celui qui se trouve derrière.

Pour vous, l’existence d’intelligences artificielles autonomes n’est pas un danger pour l’humanité…

Non. Grâce aux IA, on peut enfin recommencer à créer quelque chose dans ce monde. On a une nouvelle matière, un nouveau matériau à façonner. Et on peut en faire des choses très belles. À mes yeux, le danger viendra toujours l’Homme. Jamais de la machine. Ce n’est qu’un outil. Ça ne veut pas dire que je ne me suis pas posé de questions éthiques. Car j’ai la responsabilité des données de mes clients. Je veux que l’utilisateur ait un niveau de confiance absolu dans Wiidii, qu’il soit libre de tout lui dire. Or, je dois régulièrement convaincre des marques d’accepter de ne pas récupérer les données pour faire leur marketing. C’est un message qu’elles ont encore beaucoup de mal à comprendre.

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Un jour Wiidii fera peut-être partie des GAFA. Eux n’ont clairement par un projet idéologique. Quel est le vôtre ?

Elle est assez simple. Je crois que le fait d’avoir un compagnon numérique qui m’assiste au quotidien de manière bienveillante peut contribuer à l’amélioration de la vie des gens. J’ai envie d’aller vers la ville intelligente, la maison intelligente, la voiture autonome. J’ai envie que mon entreprise soit actrice de ça. Mais j’ai surtout envie de croire que les gens vont lâcher les GAFA. Personnellement, je ne laisserai jamais Facebook entre les mains de mes enfants. Ceux qui se disent « Je m’en fous de donner les infos, puisqu’en échange j’ai droit à des services gratuits » ne se rendent pas compte à quel point Facebook ou Google les connaît.

Saviez-vous, par exemple, que le micro d’Alexa ou du Google Assistant étaient tout le temps ouvert ? Techniquement, c’est obligatoire. Car, sinon, comment voulez-vous que l’assistant s’actionne lorsque vous prononcez « Eh Google ». Il est donc en permanence en écoute passive, à attendre que vous prononciez les mots magiques. Mais, entre deux utilisations, le micro reste ouvert. Savez-vous s’il enregistre ou non ? Avez-vous bien lu les conditions d’utilisation ? Qui vous dit que les GAFA ne prennent pas ce qu’ils veulent, qu’ils stockent vos conversations, vos recherches sur le net, vos photos ? Depuis l’origine, leur source de revenu est la revente de vos données personnelles. Donc que pensez-vous qu’ils fassent avec leurs assistants personnels ? C’est ça que je trouve nauséabond. Moi, mon rêve, c’est de continuer à vivre dans une société libre.

Jacques Tiberi