Les morts-vivants de Molokai

Molokai, c’est l’autre visage de Hawaï. Une île sauvage et hostile. Un lieu « kapu » : interdit. Ici, le capitaine Cook ne s’est pas arrêté. On ne croise ni touriste, ni rancheros. Seulement le souvenir des lépreux qui y étaient bannis et l’âme d’un Saint, célébré le 15 avril chaque année. Une compagnie de spectres, pour unique témoin d’une histoire oubliée.

Par Jacques Tiberi

Au milieu du XIXe siècle, la lèpre ravage Hawaï. Face au fléau apporté par des coolies chinois, venus travailler dans les plantations d’ananas, le gouvernement américain, par l’entremise du roi local – Kamehameha V – ordonne la création d’une zone de confinement des lépreux sur la péninsule de Manakuala, un doigt de 26 km² dans le nord de l’île de Molokai. Si on a choisi cette péninsule, c’est parce qu’une falaise de 500 mètres du haut se dresse entre le village de Kalaupapa et le reste de l’île. Un mur naturel et infranchissable. Ici, la colonie de Kalaupapa abrite, loin de tous, une léproserie. Pour y accéder, il faut risquer sa vie, entre deux aux récifs tranchants. Parfois, on se contente de jeter les malades à la mer, au large, les condamnant à mourir par noyade, morsure de requin ou en paria.

Jardin d’enfer

Il faut attendre 1887 pour qu’un chemin de terre ne relie l’île à la léproserie. Un sentier escarpé de cinq kilomètres, à flanc de falaise, constitué de marches de pierre glissantes comme de la glace. Un passage que l’écrivain Jack London empruntera et, écrivant, dans sa nouvelle « L’île des lépreux parue en 1908, « (qu’)un instant d’inattention pourrait valoir un plongeon de plus de 500 mètres en chute libre vers l’océan. À califourchon sur une mule, la jambe droite des cavaliers frotte la paroi tandis que leur pied gauche est à l’aplomb du vide. De ravins en canyons vertigineux, on a alors la juste mesure de l’isolement de ceux que l’on appellent encore “les lépreux”. Au pied de la falaise, le paysage devient moins sévère, se déclinant en terre rouge, plage de sable noir et collines verdoyantes. Mais un regard vers les immenses falaises suffit à donner le vertige. Oppressantes, elles sont les barreaux de la prison. »

Kamehameha V, par J.J.Williams

Le roi Kamehameha V, par J.J.Williams

Là, une sorte de jardin d’Enfer s’organise, sur fond de cruel retour à la nature. Au pire de l’épidémie, le camp accueilli jusqu’à 1 200 hommes, femmes et enfants, prisonniers des falaises. D’un côté, les vivants, abandonnés, se réfugiaient dans des grottes ou des huttes de fortune. De l’autre, les agonisants meurent de faim. Parfois, des médecins passent, pour tenir le compte des survivants. En combinaison d’apiculteur, ils refusent de toucher les malades. Pourtant, la vie s’immisce, malgré la maladie qui tue, le désespoir, l’alcoolisme et les viols. Des couples se forment, dont naissent des enfants. Enfants volés, car interdits dans la colonie. Beaucoup de parents tenteront de cacher ces naissances aux autorités. Juste le temps garde ces nourrissons contre soi et profiter d’un bonheur volé à la mort.

« Un lieu que Dieu semblait avoir abandonné »

En mai 1873, l’évêque Louis Maigret mène une poignée de missionnaires belges dans les parages, pour consacrer la nouvelle église de Maui. À l’issue de la cérémonie, un prêtre évoque un reportage consacré par le Daily Hawaiian Herald à l’effroyable léproserie de Molokai. L’article est daté de 1866 et signé par l’écrivain Mark Twain, qui a été, le temps d’un automne, correspondant au Herald – comme le montre son Notebook. « Un lieu que Dieu semblait avoir abandonné », écrit alors l’auteur des Aventures de Huckleberry Finn. L’évêque veut envoyer sur place un missionnaire. Le père Damien de Veuster, 23 ans, se porte volontaire. Cent-vingt ans plus tard, l’historienne flamande Hilde Eynikel, aujourd’hui âgée de 68 ans, décrira le sacrifice de ce prêtre, devenu un héros de la fin du XIXe siècle, dans une biographie très documentée, intitulée Un Paradis agonisant. « Ne mange pas avec les lépreux, ne les touche pas et ne monte jamais sur leur selle », lui aurait alors conseillé l’évêque. Dès son arrivée, Damien se sent investi d’une mission importante : celle d’aider ces 800 malades, et de transformer cet enfer en sanctuaire.

Après une première nuit passée à même le sol, sous les larges feuilles d’un palmier, Damien se donne pour priorité de construire des maisonnettes de bois pour remplacer les paillotes humides sous lesquelles s’abritent les souffrants. Quelques jours plus tard, alors que ses confrères le somment de rentrer, il choisit, à la stupéfaction de tous, de s’installer à Molokai. Dès lors, le Conseil de santé publique de Honolulu lui interdit de quitter l’île. Damien se condamne lui-même à devenir lépreux. Il exprimera la radicalité de son engagement au service des bannis de la société en introduisant ses prises de parole par la phrase : « Nous, les lépreux. »

le père damien en 1873

Le père Damien en 1873

Dans un second opus, intitulé Damian, une biographie définitive et publié en 1999, Hilde Eynikel décrit comment le Belge a transformé, en quelques années, la léproserie en véritable village, avec canalisations d’eau, chapelle, infirmerie – il enseigne alors aux malades comment administrer des soins – et même une fanfare municipale, faite d’instruments de fortune. Chacune de ses avancées a été arrachée aux administrations locales à force de pugnacité. Harcelant les autorités américaines et épiscopales, il obtient vêtements, vivres et matériaux de construction. Celui, qui ne quitte jamais sa pipe, dont la fumée masque l’odeur de putréfaction qui règne sur l’île, est rapidement surnommé « Kamiano », l’ami, par les Hawaïens. Il est même invité à partager le repas du roi Kamehameha V, reçoit la visite de la princesse sur l’île et même le rang de chevalier de Sa Majesté. À l’époque, son engagement éperdu envers la cause des lépreux en fait une figure universelle, comparable à celle de Mère Teresa aujourd’hui.

Le Saint des saints

En 1889, le Père Damien succombe, lui aussi, à la lèpre. Il n’a pas 50 ans. Plus d’un siècle plus tard, sa modeste tombe, tournée face à l’océan, est rouverte. Son corps doit être transféré en Belgique, car le missionnaire est en passe d’être béatifié. Pendant ce temps, un antidote a été trouvé à la lèpre – renommée « maladie de Hansen » – dont la contagiosité n’est plus un danger. Cependant, l’isolement des malades de Molokai va perdurer jusqu’en 1969, date à laquelle le gouvernement américain « libère » le village de Kalaupapa… que les habitants, stigmatisés au sens propre comme figuré, refusent de quitter. En 1981, le président américain Jimmy Carter tente de faire oublier cette tragédie en transformant la péninsule en parc national. Au Vatican, en 1995, d’anciens lépreux plaident la cause de Damien face à l’avocat du Diable et obtiennent – enfin – la béatification de leur compagnon d’infortune.

Trois ans plus tard, dans les salles de cinéma, on joue le film Father Damien, de l’Australien Paul Cox, avec David Wenham (Faramir du Seigneur des anneaux) dans le rôle principal. Et, en 2009, cerise sur le gâteau, Damien estcanonisé par l’ex-pape Benoît XVI en présence du couple royal belge. Le Saint-Père reconnaît à ce moment-là à « l’apôtre des lépreux » un rôle de premier plan en matière médicale et religieuse, saluant un pionnier des soins palliatifs et de l’œcuménisme. Depuis, chaque 15 avril, les Hawaïens fêtent Saint-Damien, « martyr de la charité » et saint patron des lépreux. À la fin de sa vie, Damien aurait écrit à son frère Pamphile : « Je suis le missionnaire le plus heureux du monde…» ♦Logo-rosace

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A propos de JacquesTiberi

Ce garçon navigue entre deux univers parallèles, celui du droit et du journalisme. À la fin, il ne doit en rester qu'un...