Créer, expérimenter, galérer, résister… Les médias émergents s’engagent depuis plusieurs années pour défendre une certaine idée de l’information.

Le 10 septembre dernier, le petit monde des médias émergents a perdu l’un de ses plus beaux représentants. Depuis plus de quatre ans, 8e Etage abordait l’actualité avec un œil exigeant, sagace et curieux. Et si la qualité des productions de l’équipe de Maxime Lelong était bel et bien au rendez-vous, ce média en ligne a fait long feu. Comme d’autres avant lui… Rien qu’en 2018, Ebdo, Vraiment, Buzzfeed France, Soixante-Quinze, L’Imprévu et Mashable (pour ne citer qu’eux) ont tous tiré leur révérence.

S’il est difficile d’identifier des causes communes à toutes ces disparitions, une impression d’immense gâchis demeure. Tous, en effet, portaient un germe prometteur. Tous, sans exception, entendaient proposer une information différente, originale, pertinente. Le temps de diffuser une dizaine de numéros (comme Ebdo et Vraiment) ou d’alimenter des années d’archives, ces titres ont apporté une richesse intellectuelle au monde des médias.

Partout, on annonce la fin de l’ère du journalisme et des médias d’information comme on prophétise l’extinction d’une espèce menacée. Les certitudes d’un produit bien vendu prévaudraient sur la qualité d’un sujet bien ficelé… Pourtant, de nouvelles graines ne cessent de germer. Koï Magazine vient de souffler sa première bougie. Putsch poursuit son développement, tout comme Wahed Magazine, Le Bondy Blog, La Part du Colibri, Targo, Ekopo, Contexte, Unsighted, Madam Sport et bien d’autres.

Malgré le pessimisme et cette fameuse « contraction du marché » dont parlent les experts, nous vivons une époque de profusion, d’émulation et de créativité. Une génération d’entrepreneurs (et d’entrepreneuses) des médias est à l’œuvre et propose de belles manières d’envisager l’actualité.

koi est un magazine récent

Apprendre à entreprendre

Journalistes et, finalement, entrepreneurs… ces confrères et consœurs ne font pas que noircir fiévreusement des feuillets à la lueur d’une chandelle ou d’un MacBook Pro. Ils composent avec les impératifs d’une gestion financière rigoureuse et du développement d’une entreprise viable. Ils apprennent, parfois pas à pas, le fonctionnement d’une structure, un point juridique indispensable, les règles d’imposition et les réflexes que toute personne formée au monde de l’entrepreneuriat connait sur le bout des doigts.

C’est sans doute là le grand point faible de la génération qui vient ; un point faible véhiculé par nombre de formations dont les responsables n’osent tout simplement pas encore parler d’entrepreneuriat aux futurs professionnels de l’information – Pas le même métier. Circulez, il n’y a rien à voir ! – Les créateurs de nouveau médias ne sont pas formés aux questions structurelles et aux mécanismes d’une société. Ils apprennent donc au fil de l’eau, perdent du temps et, malheureusement, omettent parfois des points cruciaux.

Être formé à l’art de constituer une entreprise, de dresser un business plan solide, de mener une étude de marché et d’aller chercher des investisseurs est crucial. C’est crucial, mais ce n’est pas tout. Face aux fake news et à la crise de confiance dont souffre si cruellement le secteur, le monde de l’information a besoin d’idées ; d’idées puissantes, novatrices, courageuses, enthousiasmantes, singulières, exigeantes ; ces idées que portent depuis plusieurs années les médias émergents.

Il a besoin d’esprits assez fertiles et passionnés pour porter ces idées. Le premier pas d’une réflexion entrepreneuriale dans le secteur de l’information doit être la valeur de l’information. Pas la conquête d’une part de marché. Le benchmark, le business plan, l’étude de marché doivent servir, il me semble, le propos. Non l’inverse.

(Re)connecter le monde de l’information au public

Ni les publications, ni les émissions spécialisées ne peuvent instaurer le dialogue entre les médias et le public. C’est aux rédactions d’aller vers lui, de lui dire ce qu’elles font, comment et pourquoi elles le font. Les journalistes font l’objet des mêmes critiques que les footballeurs. On s’attache à une image, généralement celle d’un éditocrate tout puissant (qu’on aime assez peu, de préférence) pour y associer l’ensemble d’une corporation. Les raccourcis sont, bien évidemment, entretenus par quelques tribuns en mal de programmes politiques et… par ces fameux éditocrates (merci à eux, d’ailleurs).

Mais ce n’est pas tout. L’absence d’espaces communs, de médiation, de décryptage et de temps d’échanges directs entretient le flou qui nous entoure. Pour respecter et défendre les belles initiatives, le public a besoin de savoir combien coûte la production d’un article (digne de ce nom), un reportage photo délivré par un professionnel, un documentaire ou, tout simplement, un podcast, une vidéo en ligne…

Il a besoin de savoir quelles problématiques affrontent des reporters sur le terrain. Il doit impérativement connaître les étapes nécessaires pour passer d’une simple prise de contact à un superbe reportage trans-média comme les propose Le Quatre Heures depuis des années. Le public, enfin, doit comprendre qu’un publi-rédactionnel ou une dépêche réécrite à la hâte ne constituent pas une source d’information.les fakenews qui tuent notre démocratie

S’il est essentiel de (re)connecter les rédactions au public, il faut également dire à ce dernier qu’il est un acteur central de la santé et de la qualité de l’information qu’on lui propose. Dénoncer la collusion entre média et pouvoir(s), pointer du doigt les errements des uns et les bévues des autres… Tout cela est naturel et légitime. Mais se retrancher derrière le gimmick « Tous pourris » sans chercher d’alternatives est une erreur grossière. S’il veut une information de qualité, le public doit s’exprimer et agir en conséquence. Il doit prendre ses responsabilités.

Enfin, il est crucial de relever la tête un instant pour se rappeler que le journalisme est l’un des plus beaux métiers du monde et qu’il mérite d’être défendu. Derrière les plans sociaux, le spectre des fake news, les chroniques affligeantes, les éditos partisans, les petites défaites et les grands naufrages, les rédactions sont encore peuplées de gens formidables qui risquent parfois leur vie pour transmettre une part de réel au plus grand nombre.

Cette profession mérite qu’on la réenchante et qu’on la tire vers le haut. Et c’est précisément ce que tentent de faire les créateurs de médias émergents depuis quelques années dans une grande démarche d’expérimentation et de renouvellement. Sont-ils condamnés à disparaître sans laisser de trace ? Sans doute pas. Au fil des essais, des expériences et des productions, ils continueront de nourrir un débat et une réflexion plus vivaces qu’on ne saurait l’imaginer…

Jérémy Felkowski