Universitaire féministe, technocrate démocrate, shérif de Wall Street, elle est la parfaite Némésis de Trump et pourrait être son principal adversaire en 2020.

Oklahoma City, en 1961. Donald Herring, petite employé de bureau, s’effondre, victime d’une crise cardiaque. Il en réchappe miraculeusement. Mais, durant sa convalescence, Donald se fait licencier. Bienvenue en Amérique ! Ruinée par les frais médicaux, surendettée, harcelée par les huissiers qui menacent de saisir la maison, la famille Herring tente de remonter la pente. On vend le monospace. Donald devient colporteur de tapis. Pauline, sa femme, trouve une place de secrétaire chez Sears – une grande chaîne de magasins de bricolage. Et Liz, 12 ans, enchaîne les baby-sitting, en attendant d’avoir l’âge de bosser comme serveuse dans le resto mexicain de sa tante.

Liz, c’est Elizabeth Waren, actuelle sénatrice du Massachusetts est probable candidate démocrate à la Maison Blanche en 2020. Son passé, son parcours et son tempérament, en font une des seules porte-parole des classes moyennes dans le paysage politique américain.

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Harvard

Aujourd’hui, Elizsabeth Warren est une spécialiste du droit des faillites et de la protection des consommateurs. Docteure en droit, professeure d’université à 27 ans, elle reste la seule titulaire de Harvard à avoir étudié dans une université publique. Comme Obama, elle est le produit de la fameuse discrimination positive qui a permis à tant d’Américains d’origine modeste d’accéder à des bourses universitaires dans les années 70.

Elizabeth Warren a littéralement transformé ses traumatismes d’adolescente en projet de carrière : « Mon père et moi étions effrayés de devenir très pauvres, écrit-elle dans sa biographie A fighting chance (parue en 2014). Sa réponse était de ne jamais parler d’argent. Ma réponse a été d’étudier les contrats, la finance, et surtout les échecs économiques. » Ce projet, elle le construit d’abord avec ses étudiants de l’université de Pennsylvanie et du Texas, à qui elle prodigue un enseignement au plus près du réel. Elle ira notamment, devant eux, jusqu’à éplucher des milliers de contrats de prêt pour comprendre les mécanismes de “faillites personnelles” pour sortir les familles du surendettement.

Chacun de ces contrats est une histoire, son histoire. Chacune de ces faillites la ramène à son propre passé. Elle se revoit, dans l’antique Studebaker paternelle piquée de rouille, supplier son père Donald de la lâcher à quelques blocs du lycée, afin de s’éviter une humiliation publique de plus. Ces recherches finissent par “retourner” la jeune self made woman libérale – voire républicaine – qu’elle fut dans les années 90… et qu’elle n’est pas restée bien longtemps.

Universitaire féministe, technocrate démocrate, shérif de Wall Street

Shérif de Wall Street

En 2008, la crise des subprimes en fait l’universitaire à la plus lue d’Amérique, notamment pour ses travaux sur le surendettement et les produits financiers dangereux. Son expertise en matière de régulation bancaire et ses prises de position implacables contre le big business et les « débiteurs sordides », en font un parfait épouvantail de Wall Street aux yeux des élus démocrates du Congrès. Ils lui confient donc la mission de contrôler l’exécution du plan Paulson de recapitalisation des banques.

Mais, loin de jouer les potiches gauchistes, Elizabeth Warren saute sur l’occasion pour faire avancer son grand projet : la création d’une agence fédérale de protection des consommateurs (une “DGCCRF” américaine, en somme) à laquelle les lobbies se sont toujours opposés.

Ses prise de position contre les abus de la finance internationale marquent les esprits. En 2010, Time Magazine la désigne “Shérif de Wall Street”. Et, dès son élection, Barack Obama l’appelle auprès de son secrétaire d’État au Trésor pour créer le “Bureau de protection des consommateurs”. L’universitaire, encore peu habituée aux joutes médiatiques – elle avouera avoir vomi dans les coulisses du Tonight Show de Jimmy Fallon – trouvera vite ses marques dans l’arène politique.

Le choix de la politique

Il lui faudra pourtant deux ans de lutte contre les lobbies bancaires et le congrès républicain, pour atteindre son objectif. Mais, grâce à elle, les Américains peuvent se défendre contre les abus contractuels des firmes, et notamment des banques. Ces deux années passées à affronter les puissances de l’argent ont définitivement résolue à se lancer dans la bataille politique.

En 2011, elle s’engouffre dans la première opportunité venue : le décès du sénateur Ted Kennedy libère le siège du Massachusetts. Elle obtient l’investiture démocrate. Mais face au Républicain Scott Brown, aussi populaire que modéré, sa réputation de gauchiste proche du mouvement Occupy Wall Street, ne joue pas en sa faveur.

Universitaire féministe, technocrate démocrate, shérif de Wall Street

Sénatrice

Pour gagner, elle décide alors d’endosser le rôle qui fera son succès. Celui de la femme de Main Street (le quartier populaire) contre les mâles de Wall Street. Elle veut incarner la classe moyenne ébréchée par la crise et martelée par les créanciers. Elle vit alors son (premier) quart-d’heure de gloire : un discours de campagne dont la vidéo deviendra virale. Un discours qui va toucher le cœur des contribuables-électeurs américains :

« Personne dans ce pays n’est devenu riche seul. Vous avez fondé votre entreprise ici ? Félicitations. Mais vous avez transféré vos produits sur des routes que le reste d’entre nous avons construites. Vous avez employé des ouvriers que le reste d’entre nous avons éduqués. Votre usine est restée en sécurité grâce aux forces de polices et aux pompiers que le reste d’entre nous avons payés. Vous avez créé votre usine et elle est devenue quelque chose de grandiose ? Dieu merci. Gardez-en le plus gros morceau. Mais une partie du contrat social est qu’en prenant votre part du gâteau, vous en donniez aussi pour le prochain gamin qui arrive. »

C’est gagné ! Les dons affluent. En quelques mois, elle rassemble plus de 39 millions de dollars (soit plus qu’aucun autre candidat) sans jamais faire appel à l’argent des gros bonnets de Wall Street… Ce qui semblait jusqu’alors impossible. Pari réussi. Le 6 novembre 2012, elle est élu sénatrice avec près de 54 % des voix.

Son ennemi, c’est la finance

Immédiatement, Elizabeth Warren dénonce publiquement les petits arrangements entre la SEC (le gendarme boursier) et les banques. Elle exige des procès contre les fraudeurs. « Des banquiers auraient dû avoir des menottes aux poignets ! » lance-t-elle en mars 2013.

Quelques mois plus tard, elle propose une loi visant à offrir aux étudiants des prêts à 0,75 % de taux d’intérêt (et non les habituels 3,5 %) afin « qu’ils puissent profiter des mêmes avantages incroyables dont bénéficient les banques » auprès de la Réserve fédérale.

En février 2017, alors que les primaires démocrates battent leur plein, elle s’offre un nouveau moment de gloire. Empêchée de lire une lettre de Correta King – la veuve de Martin Luther King – lors d’une séance au Sénat, elle quitte l’hémicycle pour se planter devant une caméra, au beau milieu d’un couloir et lire la fameuse missive. Succès phénoménal. Le hashtag #LetLizSpeack explose. On la verrait bien au poste de vice-présidente de Hillary Clinton, et Bernie Sanders craint de se faire doubler par sa gauche. Mais, pas de panique, Elizabeth Warren restera en retrait.

Pocahontas

C’est finalement l’élection de Donald Trump qui la convainc d’entrer dans la course à la Maison Blanche. Cette féministe de combat devient le poil à gratter de l’administration Trump, en farouche ennemie des « brutes racistes, toxiques et haineuses ». « Il est temps pour les femmes d’aller à Washington et de réparer ce gouvernement en morceaux ! Un gouvernement sous l’emprise des banques qui lui impose leur jeu truqué », a-t-elle déclaré en annonçant se représenter pour les élections de novembre 2018.

En réponse aux sondages qui la désignent “meilleure candidate pour affronter Trump”, elle affirme “envisager fermement une candidature” et s’est installée à la commission de la Défense du Sénat. Un poste considéré comme un tremplin vers le sommet. Dernier signe qu’Elisabeth Warren est déjà entrée dans la course vers le Bureau ovale : elle exhibe, en octobre 2018, un test ADN prouvant ses origines amérindiennes. Un geste moqué par Trump, qui se plaît à la surnommer Pocahontas. Cela fait sourire la sexagénaire. Car voici qu’elle incarne désormais la résistance à Donald Trump. So be it ! Pocahontas est sur le sentier de la guerre.

Jacques Tiberi