« On vit dans une société qui fait de la nudité un synonyme de sexualité »

Julien est parisien ; ce fringant journaliste de 37 ans pratique le naturisme depuis 20 ans, et ne renie pas un certain prosélytisme lorsqu’il est question d’aborder ce qui est pour lui une véritable philosophie. Calme, souriant, bien dans ses pompes et d’une grande honnêteté intellectuelle, ce style de vie semble lui réussir. Alors, on essaie quand ?

Texte: Maxime Jacquet, photos: Frank Boulanger, dessins: Guillaume Beck

Salut Julien. Qu’est-ce que le naturisme ? C’est un art de vivre, c’est une philosophie : c’est être en accord et en harmonie avec la nature. On commence sur ces termes-là, et avec le temps c’est devenu un mouvement défendu par différentes personnes, avec ses structures, ses infrastructures, ses codes, sa fédération, ses pratiquants (occasionnels ou réguliers). Aujourd’hui, c’est le fait de vivre en totale osmose avec la nature par la nudité, ce qui n’était pas le cas dans les fondements mêmes du naturisme dans la mesure où on y portait un cache-sexe.
Quelles sont donc les autres constituantes du naturisme ? La tolérance de l’autre, le respect. Le fait de se défaire des codes et des barrières que la société te pose à travers le vêtement. Le fait d’être nu, ce n’est pas de vouloir montrer son corps, l’exhiber, c’est d’être bien avec soi, s’assumer tel que l’on est sans avoir aucun diktat qui vient s’imposer sur des critères de beau ou de non-beau, de poids, de couleur, de handicap… Dans un premier temps, tu t’acceptes toi, et tu acceptes les autres et leurs différences tels qu’ils sont. Toute personne, dans sa nudité, est égale : il n’y a pas plus égalitaire que la nudité. On ne saura pas de monsieur X ou de madame Y qui est avocat, qui est ouvrier, qui est président d’une société…

Les extrémités, ce n’est pas ce qui prend le plus le froid. Tu peux te recouvrir, et s’il fait froid, tu t’habilles : le naturisme n’est pas une chose radicale et excessive en toute saison. Après, que tu rentres chez toi et que tu veuilles vivre nu dans ton domicile, grand bien te fasse, et c’est ton intimité. Même si à Paris, il est interdit de se balader nu avec les fenêtres ouvertes pour ne pas incommoder le voisinage dans une proximité de vis-à-vis.

Donc toi, quand tu arrives chez toi, la première chose que tu fais c’est de te mettre à poil ? Voilà, parce que je suis bien comme ça. Je ne me dis pas : « Je vais me rhabiller parce que je vais faire la cuisine. »
Il faut faire gaffe aux projections d’huile, quand même ! On fait attention, on met un couvercle ! D’une manière globale, la nudité n’est pas une entrave, en rien !

 Naturisme ou nudisme ?

Quelle distinction avec le nudisme ? Le nudisme, c’est juste être à poil : il n’y a aucune dimension philosophique, ce n’est pas un art de vivre. Dans « naturisme », il y a « nature », il y a vraiment le fait d’être en communauté et de concert avec cette mère-nature qui t’entoure et te permet d’être sur une planète, la Terre.
C’est quelque chose que t’interdit le port du vêtement ? Pas du tout, sauf qu’il y a certaines choses auxquelles tu n’accèdes pas. Soyons franc, passer par la nudité c’est aussi revenir à notre état naturel : c’est être tels que nous sommes lorsque nous naissons. Lorsque nous naissons, nous ne sommes pas vêtus, c’est la société qui impose le vêtement. Au final, le naturisme, c’est un retour à des choses simples. Être nu, qu’est-ce que ça change ? L’approche que tu as des gens, l’approche que tu as du climat – ce qui te renforce dans la mesure où ton système immunitaire va se développer en fonction.

Et cette notion d’égalité, de tolérance est primordiale. Respect de l’autre, et surtout respect de soi : c’est enlever le regard des autres qu’on a sur soi-même. On est tous dans des villes, dans des mégalopoles dans lesquelles on regarde les gens, on constate, on a un petit mot… la nudité, dans nos villes, dans notre monde moderne semble une fantaisie, quelque chose d’absurde ! On doit être en costume-cravate quand on est un business man, en short quand on est surfeur…

C’est marrant que tu dises ça, parce que tu es un cliché de Parisien ! Tu aimes bien la fringue, les pompes, tu as une barbe de hipster… On voit que tu portes une grande attention à ton look. Je suis comme ça parce qu’on est en ville, et les lois sont ainsi faites que la nudité se vit aujourd’hui soit sur des plages où c’est accepté, soit dans des structures fermées pour ne pas déranger le commun des mortels… Tu vis à part, parce que la loi ne tolère pas de se balader nu mis à part dans ces lieux-là. La ville ne te permet pas de vivre nu. Si ceci était faisable, je pense que ça ne me dérangerait pas d’évoluer nu dans la Cité – mais alors pas du tout.
Je ne parlais pas du textile en lui-même, mais de ton style : on ne peut pas te foutre dans un moule standard. Tu parlais d’égalité face à la nudité : tu pourrais aussi la rechercher par des fringues basiques ? J’aime les vêtements, mais ce n’est pas contradictoire dans la mesure où si ma vie de naturiste a ses effets quand elle est vécue, elle n’est pas pour autant perverse, à vouloir réduire au strict minimum ma vie textile.

 Philosophie

C’est une philosophie qu’on ne peut pas pratiquer au quotidien. De fait, est-ce que ce n’est pas simplement ravalé au rang de hobby qu’on pratique en vacances, deux semaines par an ? Comment être naturiste à Paris ? On peut le vivre tous les jours, mais cela dépend de comment on envisage le naturisme. On peut, en effet, avoir un naturisme occasionnel : c’est celui des vacances, des week-ends. Pour ça, il y a le centre Héliomonde, qui est un village de 47 hectares dans l’Essonne et qui est entièrement naturiste. Ou Montalivet (en Gironde)… Il y a plusieurs endroits où pratiquer le naturisme sur la côte aquitaine, l’Île du Levant en face de Hyères… Tu peux y aller deux semaines par an, te faire plaisir en vivant nu parce que le reste du temps, tu ne peux pas.

Ce qui est antinomique, c’est que beaucoup de Parisiens sont naturistes, et que pour le pratiquer ils doivent sortir de Paris : au final, ce sont des moments très courts, ce qui donne l’impression que c’est une activité de vacances. Mais se trouver nu peut devenir un besoin : besoin de lâcher prise avec la société, de ralentir, de se retrouver soi pour soi, en toute quiétude…  À Paris, très peu de structures existent à l’intention des naturistes. La piscine Roger Le Gal, dans le 12e arrondissement parisien, donne accès à l’Association des naturistes de Paris entre 21h et 23h, du lundi au vendredi. Il y a un centre spa dans le Marais, et ça s’arrête là. Après, il y a des initiatives personnelles de gens qui s’organisent entre eux pour faire des apéros, des sorties, des voyages… ça existe, mais il faut les connaître. On peut vivre nu, pas H-24, mais au maximum, à Paris, si on le souhaite.

 Province

A Paris, ce n’est donc pas possible, mais peut-on être naturiste toute l’année, dans les autres régions ? Parfois c’est même l’inverse ! Tu es naturiste toute l’année, et tu vas travailler à Paris, donc tu inverses carrément le rythme, la tendance. Tu t’habilles pour aller travailler, et quand tu as fini tu te remets dans ton état normal. Inversons le miroir : et si être habillé se résumait à ces deux semaines par an ? Je pense qu’on vivrait la chose de la même façon. Le hobby, comme tu dis, ce serait : « Tiens, et si je m’habillais ? » Mais la société est différente, et il faut donc composer avec elle. Il y a peu de temps, il y avait un reportage sur une Bordelaise qui, tous les vendredis, lâche sa vie bordelaise et rentre chez elle, avec sa famille, dans la maison qu’elle a achetée à La Jenny (domaine naturiste en Gironde, NDLR). 

Tout le monde se met nu, vit simplement et mange bien, des petites choses sympas. C’est un moment de rupture, et le quotidien reprend son rythme lorsqu’elle revient le dimanche soir. Moi, ce serait un vrai plaisir que de pouvoir évoluer nu au quotidien. Au même titre que les vêtements, qu’est-ce que la nudité empêche ? Qu’est-ce que ça retire aux textiles (les non-naturistes, NDLR) d’avoir des personnes nues à côté d’elles ? Pourquoi ne pas ouvrir des espaces plus nombreux ? La France est le premier pays naturiste au monde en termes de structures, de zones d’accueil, de touristes et de pratiquants ! Donc dans ces conditions, que devient le rapport à la nature quand tu es à poil dans un appartement, dans la plus grande ville de France ? On est d’accord, on est loin de la nature. Pour venir au naturisme pour la première fois, la meilleure occasion, c’est effectivement de partir en vacances et de goûter au plaisir d’être nu en pleine forêt, sur une plage ou dans la mer.

Ce moment-là va être magique, on risque d’avoir envie d’y revenir. Quand tu nais enfant de naturistes – ce qui n’est pas mon cas – tu peux être élevé dans une communauté dans laquelle la nudité fait partie intégrante de l’éducation. On ne va pas te montrer le corps comme quelque chose de tabou que l’on doit cacher. Surtout, le corps nu du naturisme n’est pas ce corps nu que l’on présente partout : le corps nu n’est pas sexuel. Dans le naturisme, il n’y a pas du tout de portée sexuelle. C’est simplement une relation saine entre personnes qui vont discuter normalement, sauf qu’elles sont dans le plus simple appareil. Il n’y a pas de : « Cette personne m’intéresse parce que plastiquement attirante. » On met ça hors du champ et de toute façon, ça ne se produit pas. Quand on regarde quelqu’un, on le regarde dans les yeux : on ne regarde ni sa poitrine, ni son sexe, ni ses fesses. Le rapport est au-dessus de la ceinture, et bien au-dessus.

 Femmes

Moi, une nana qui est bien roulée, même habillée, je regarde ses seins, je regarde ses fesses… Bien sûr ! Si tu vois quelqu’un quand tu es naturiste, tu ne détournes pas le regard ; tu vas la trouver jolie, après tu vas la voir passer tout le temps, ce sera à toi de prendre sur toi parce que ça va pas aller bien loin. De toute façon, c’est toi qui vas essuyer une déconvenue parce que la personne ne fera soit pas attention, soit trouvera ça déplacé. Et puis, c’est peut-être toi qui vas te sentir mal…
Je crois saisir à quoi tu fais allusion. Il y a cette question : « Si j’ai une émotion, notamment chez les hommes, comment je gère ? » Tout le monde ne va pas s’émouvoir que tu aies une gaule, mais à force tu vas savoir maîtriser les choses parce que pour le coup, c’est toi qu’on va regarder.

Mouais… Il doit bien y avoir des cas où des naturistes ont trouvé leur moitié… Bien évidemment, mais tu ne vas pas t’arrêter à la plastique, tu vas aller plus loin pour découvrir la personne parce que corporellement, tu la connais déjà, il n’y a plus de mystère – tu as déjà tout vu. Du coup, il y a d’autres choses à aller découvrir.  Pour lire la suite de cet entretien, c’est par ici…  ♦ logo-rosace-basse-def

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A propos de Maxime Jacquet

Haï par les pros, abhorré par les antis, il aime mettre chacun face à ses contradictions. C'est bien simple, il n'est d'accord avec personne parce que prendre parti c'est, selon lui, risquer d'avoir tort. D'ailleurs, en présence de quiconque se trouve être de son avis, il est capable d'en changer rien que pour créer un débat stérile. En somme, il est plutôt casse-couilles.